السبت، 2 فبراير، 2013

La poussée islamiste dans les urnes n'annonce pas un « automne intégriste »


Jean-Pierre Filiu Universitaire Publié le 04/12/2011 http://blogs.rue89.com/jean-pierre-filiu/2011/12/04/la-poussee-islamiste-dans-les-urnes-nannonce-pas-un-automne-integrist-0 La Révolution arabe ne fait que commencer et elle va encore se déployer durant de longues années d’un bout à l’autre de cette région. Les succès électoraux remportés par les formations islamistes en Tunisie, au Maroc et en Egypte amènent pourtant certains à considérer que cet épisode est clos et qu’un automne islamiste a déjà succédé au printemps arabe. Rien ne serait plus erroné que de tomber dans ce piège intellectuel, car le soulèvement démocratique a enterré l’alternative entre dictature et islamisme, après des décennies où Ben Ali et Moubarak l’ont martelée pour justifier leur despotisme. Quant aux islamistes, ils savent qu’ils disposent d’une fenêtre d’opportunité, et ils vont tenter d’en tirer le maximum de bénéfices, avant que cette conjoncture favorable n’évolue, peut-être à leur détriment. Ennahda en Tunisie a remporté 89 sièges sur 217 pour l’Assemblée constituante (pour 36% des suffrages exprimés) et elle décroche ainsi la présidence du gouvernement, laissant celle de l’Assemblée à un social-démocrate et celle de la République à un nationaliste. Au Maroc, le Parti de la Justice et du Développement (PJD), avec 29% des votes pour 107 des 385 députés, obtient aussi le poste de Premier ministre. Les Frères musulmans égyptiens gagneraient 40% des voix à la première des trois séquences électorales, sans préjuger du résultat final des législatives, qui ne sera connu qu’en janvier 2012. Vers des coalitions de compromis On s’achemine dans tous les cas vers des gouvernements de coalition, où les islamistes devront nouer des compromis avec des formations laïques, nationalistes ou libérales. Il ne faut jamais oublier que les Frères musulmans jordaniens avaient obtenu 40% des voix en 1989, lors des premières élections libres en un quart de siècle, mais que leur médiocre performance gouvernementale leur avait fait perdre le scrutin suivant. Dans ces trois pays, les partis islamistes n’ont pas fait campagne sur un programme islamique, mais sur des thèmes de moralisation de la vie politique et d’affirmation nationaliste. Ils profitent d’un vote hétérogène, où la composante islamiste n’est pas forcément majoritaire, mais où deux aspirations contradictoires peuvent se retrouver : • la volonté de rupture avec l’ancien régime, d’une part, qui a bénéficié à des formations ciblées par la répression des dictatures en place ; • le désir de normalisation rapide, d’autre part, qui a profité à un « parti de l’ordre », surtout en Egypte, où les Frères musulmans se sont détournés de la contestation de la place Tahrir. L’hétérogénéité de ce vote correspond à la grande diversité de tendances à l’intérieur de ces partis, que la discipline interne, de type léniniste, a jusqu’à présent contenue. Mais Ennahda se révèle incapable de tenir un congrès depuis sa légalisation et les tensions sont multiples au sein des Frères musulmans égyptiens. Les formations islamistes vont partout être obligées de faire l’apprentissage accéléré du pluralisme externe et interne, alors que des années de répression, voire de clandestinité, ont ancré en elles une culture et une pratique du monolithisme. Surenchère salafiste Elles sont en outre contestées sur le même registre par des organisations avec lesquelles elles refusent de collaborer : • la Proposition populaire (populiste), en Tunisie ; • Justice et bienfaisance (alliée des contestataires du Mouvement du 20 Février), au Maroc ; • les salafistes (très conservateurs sur les questions de société), en Egypte. Le jeu est ouvert sur une scène politique structurée, pour la première fois clairement, entre une majorité et une opposition. Les vainqueurs des élections de cet automne vont devoir prouver leur capacité à gérer les affaires du pays. La pente naturelle sera plutôt à la rhétorique patriotique qu’à la surenchère religieuse. Et l’acuité de la crise sociale pourrait, à défaut d’écourter ce moment islamiste, dissiper très vite pour ces formations leur actuel état de grâce.